Des partisans de la laïcité brandissent le portrait de Mustafa Kemal Atatürk au cours d’une manifestation tenue en juillet dernier à Istanbul. L’image du symbolique personnage, fondateur de la Turquie moderne, demeure omniprésente dans ce pays qui est à la frontière entre l’Europe et le Moyen-Orient.
Partout en Turquie, on trouve portraits, sculptures et tableaux à l’effigie du fondateur de la République, Mustafa Kemal Atatürk. Jamais un chef d’État n’aura été aussi influent et aussi respecté 60 ans après sa mort. Les Turcs considèrent l’ancien général de l’Empire ottoman et héros de la guerre d’Indépendance pratiquement comme un dieu.
«Atatürk est le symbole ultime de la République de Turquie, et personne ne remet en question son rôle dans la fondation de l’État turc, explique le professeur en sciences politiques de l’Université Galatasaray à Istanbul, Birol Caymaz. Le parcours de Mustafa Kemal est fantastique. C’est un petit bourgeois formé dans les écoles militaires qui deviendra par la suite un chef charismatique. C’est quelqu’un que les Turcs de l’Empire ottoman attendaient depuis 100 ans.»
Après la défaite ottomane durant la Première Guerre mondiale, les Alliés dépècent et divisent l’Empire ottoman en plusieurs zones d’influence. Sans Atatürk, la Turquie d’aujourd’hui aurait perdu une partie de la région d’Izmir et d’Istanbul au profit de la Grèce. En outre, de grands territoires à l’est appartiendraient maintenant à la France, à l’Arménie et au Kurdistan, un territoire partagé entre plusieurs États, dont la Turquie et l’Irak. Trouvant cette situation inacceptable, l’ancien général ottoman se rebelle contre le sultanat et le califat, des institutions islamiques, pour récupérer ces territoires et instaurer un régime républicain. Les Alliés reconnaîtront ensuite la Turquie et ses frontières actuelles par le traité de Lausanne, en 1923.
À la suite de la libération du pays, Atatürk laïcise l’État, mais d’une façon différente puisqu’il instaure l’islam comme religion d’État et crée un ministère des Affaires religieuses. Fait peu connu, les femmes turques obtiennent le droit de vote dès 1934, soit 10 ans avant les Françaises et 6 ans avant les Québecoises au niveau provincial.
L’ensemble des réformes d’Atatürk (éducation, économie, agriculture, administration, etc.) ont fait passer la Turquie d’un pays rural, agricole avec une population majoritairement illettrée, à un des pays les plus développés et les plus démocratiques du monde musulman. «L’adoption de l’alphabet latin [en 1928] est une mesure des plus radicales. Ce type de changement demandait un régime assez autoritaire, croit Birol Caymaz. On disait qu’il était un dictateur, mais selon
moi, il reste un père paternaliste et autoritaire plutôt que totalitaire.»
Un amour obligatoire
Le culte d’Atatürk pose toutefois d’importants problèmes pour la liberté d’expression.
«On peut être en désaccord avec les idées d’Atatürk, mais il est très difficile de dire publiquement qu’on ne l’aime pas. Les opposants d’Atatürk sont habituellement très discrets», confie un ingénieur en informatique d’Istanbul, Ahmet Irfan Baydar. En effet, les lois turques empêchent quiconque de critiquer et d’insulter le père des Turcs sous peine d’emprisonnement.
C’est pour cette raison que le portail YouTube est interdit en Turquie. Il y a deux ans, une vidéo produite par un utilisateur grec insultant le fondateur de la République et insinuant qu’il était homosexuel y a été posté. Après maintes insultes de la part des deux pays, un tribunal turc a pris la décision d’interdire le portail vidéo pour violations des lois du pays. La Turquie est l’un des seuls pays dits démocratiques bloquant l’accès à YouTube.
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