Métro, en collaboration avec l’Institut du Nouveau Monde, poursuit sa
nouvelle rubrique hebdomadaire. Chaque lundi, «Le Québec en questions»
vous invite à participer à une discussion autour d’un thème précis.
Dans le journal, trois personnalités et des jeunes ont entamé le débat.
Sur le web, il se poursuit avec leurs réponses complètes et vos
réactions.
Les Québécois ont-ils une bonne santé mentale?
En 2008, 11 millions d’ordonnances d’antidépresseurs ont été émises au Québec. Chaque année depuis 2005, ce nombre augmente d’environ 1 million.
Les Québécois sont-ils donc des adeptes de ces pilules? Sont-ils dépendants? Selon les experts, ces chiffres révèleraient plutôt que les Québécois consultent davantage pour des problèmes de santé mentale. Qu’ils ont moins honte de le faire.
Mais les statistiques montrent aussi que la société dans laquelle on évolue peut parfois être infernale. L’augmentation des prescriptions serait donc aussi due à un tissu social plus fragmenté. Le vieillissement de la population entrerait aussi en ligne de compte.
Une chose est sûre, les problèmes de santé mentale touchent beaucoup de gens. Selon le Rapport sur les maladies mentales au Canada, 20 % de la population souffrira d’une maladie mentale au cours de sa vie et l’autre 80 % verra un membre de sa famille atteint.
Encore du chemin à faire
Malgré tout ce qu’on peut entendre, la santé mentale demeure quelque chose de tabou. Sur le simple plan médical, les médecins généralistes, qui sont souvent ceux qui prescrivent les antidépresseurs, ne reconnaissent pas toujours les symptômes.
La campagne de sensibilisation du ministère québécois de la Santé et des Services sociaux l’indique clairement : «La dépression est une maladie. On peut s’en sortir.» Pour s’en sortir, il faut toutefois que les Québécois aient le courage de consulter. Puisque les ressources existent et sont nombreuses.
On peut s’attendre à ce que les médecins prescrivent encore plus d’antidépresseurs dans les prochaines années. Il faudra voir si la période de crise que le Québec et le reste du monde traversent aura favorisé la consultation ou fait grimper le nombre de cas. De l’aveu même du docteur et ministre de la Santé, Yves Bolduc, la dépression est encore sous- diagnostiquée et sous-traitée dans la province.
Trois personnalités se prononcent

Jean-François Ducharme
Psychologue, consultant et auteur
«Il faut voir. Prenons l’exemple de celui qui a un travail plaisant, un mariage tranquille et des loisirs relaxants. Il évite les excès, il canalise ses pulsions de manière socialement acceptable. Sa santé mentale, dira-t-on (machinalement), apparaît bonne. En comparaison, son voisin s’emporte contre le système dans lequel nous vivons, a des relations amoureuses tumultueuses et poursuit une épuisante quête identitaire.
Lequel des deux souffre le plus? Quel individu doit changer et sur quoi doivent porter ces changements? Les Québécois souffrent-ils trop? Les Québécois sont-ils trop aliénés? Ce n’est pas facile de trancher.
Il faut tout au moins espérer qu’on arrive à en discuter sans trop être ligoté par un discours qui normalise à outrance et moralise à tout coup. Il faut tout au moins espérer que plus de gens se verront bientôt libres de raconter leurs histoires, souffrances et autres rêves en recevant une écoute qui les respecte pour ce qu’ils sont. Apprendre à mieux vivre : en voilà un vaste et courageux programme.»

Varda Étienne
Chroniqueuse, animatrice et auteure
«Je ne peux pas généraliser, mais ce que je sais, c’est qu’il y a 400 000 Québécois qui souffrent de bipolarité. Donc, on ne parle pas des autres maladies mentales. J’ai lu dernièrement qu’en 2010, les problèmes de santé mentale seraient la raison première d’absentéisme au travail. C’est sûr que c’est inquiétant. Ce que je trouve déplorable, c’est qu’au niveau financier, les travailleurs autonomes, qui ont besoin de s’absenter pour se soigner, n’ont aucune ressource autre que l’aide sociale.
Je pense que vivre dans une société de surconsommation qui est de plus en plus individualiste et où les gens ne se soucient pas des autres, ça n’aide pas. Est-ce qu’il y a un problème de santé mentale au Québec? C’est clair. Les Québécois ont-ils une bonne santé mentale? C’est relatif, mais c’est inquiétant.
Est-ce que c’est pire au Québec qu’ailleurs? Au Québec, je crois qu’on est quand même assez choyés. À mon avis, quelqu’un qui a un problème de santé mentale ici et qui ne s’en sort pas, c’est vraiment parce qu’il ne veut pas. Parce que, des organismes et des ressources, ce n’est pas ça qui manque.»

André Moreau
Jovialiste et conférencier
«En tant que philosophe, j’ai un point de vue différent des psychologues. Mon opinion ne vise pas à aider les gens que je rencontre à s’adapter au monde, mais plutôt à
adapter leur environnement à leur pensée créatrice.
Dans la vie, nous pouvons choisir de nous adapter aux lois, à la morale, à l’Église, à l’État. Et nous pouvons aussi choisir de nous inventer nous-mêmes. La majorité des Québécois qui ont subi une forte influence religieuse sont persuadés que la connaissance de soi est une chose essentielle. Mais l’est-elle?
Se connaître, c’est bien; s’inventer, c’est mieux. Or, pour s’inventer, il faut que la chose la plus importante de sa vie soit la créativité, la liberté, et non pas la connaissance. Penser, c’est se réinventer chaque jour. C’est la raison pour laquelle je crois que la majorité des Québécois souffrent d’une espèce d’indigence mentale, parce qu’ils ne sont pas capables de se renouveler et de se réinventer. La philosophie jovialiste est là pour aider les gens à se réveiller et à définir ce qu’ils veulent être, au lieu de s’ajuster à ce que la société attend d’eux.»
L'avis des jeunes
- Olivier Lacroix
28 ans, Doctorant en psychologie à l’UQAM et interne au CSSS de la Montagne
«La santé mentale des Québécois dépend en partie de leurs origines. Ils sont composés de trois générations différentes : les Premières Nations (Inuits, Algonquins…), les Deuxièmes Nations1 (Canadiens-Français, Canadiens-Anglais…) et les Troisièmes Nations2 (Haïtiens, Vietnamiens…). Confrontés à ce mélange de cultures, les Québécois semblent hésiter entre l’indépendance et l’autonomie, entre l’accommodement raisonnable et l’affirmation de leurs valeurs. Cependant, cette ambivalence est aussi positive : elle permet une construction identitaire dynamique, une ouverture à l’autre et des projets d’avenir créatifs. Les Québécois ont-ils une meilleure santé mentale qu’ils ne le pensent eux-mêmes?»
- Marilyne Savard
27 ans, étudiante
«En dépit du fait social, la santé mentale est d’abord et avant tout une histoire individuelle. Par ailleurs, je pense que le Québec n’est pas différent des autres cultures occidentales. On y retrouve des psychopathologies de la vie quotidienne avec les angoisses de performance, la culpabilité, l’anxiété, le surmenage… et des psychophathologies plus sévères tels la dépression, les troubles anxieux, la schizophrénie… Certains Québécois bien portants possèdent les outils et le bagage nécessaires à leur bon fonctionnement alors que d’autres ne les ont pas. Nommons aussi ceux qui font face à de épreuves difficiles à surmonter. Il est primordial de réfléchir individuellement et collectivement sur les façons d’aider et de soutenir les Québécois souffrants.»
- Marc-Étienne L. Gaudet
28 ans, Doctorant en psychologie section psychodynamique/humaniste
«La tradition et le tissu social se désagrègent; la pensée se sécularise; la jouissance immédiate et la consommation l’emportent sur l’attente du désir, sur la culture qui gratifie la patience. Le sens à la vie qui nous était autrefois donné doit aujourd’hui être reconquis rationnellement par chacun : il n’est ainsi plus commun, mais subjectivement relatif. Le Québécois est en crise identitaire, culturelle, existentielle. Il vit de plus en plus pour lui-même, il tend à devenir sa propre fin. Or la vie humaine est toujours déjà engagée dans un monde qui la précède, lui donne une place, lui laisse un héritage. Dans le mépris, le déni ou le refus de ce monde qui nous est donné, la "santé mentale" ne veut rien dire et nous sommes tous "malades"»




