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Entrevue avec Alex Caine: confessions d'un ancien infiltrateur

  Collaboration spéciale

Le travail d’infiltration d’Alex Caine chez les Bandidos a permis à la police d’arrêter 93 «patchés» dans neuf états américains.


Publié: 26 février 2010 01:00
Mis à jour: 20 juin 2010 23:20
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Pendant 30 ans, Alex Caine a travaillé à oublier qui il était. Devenu infiltrateur pour la police dans les milieux criminels, M. Caine s’est transformé en criminel, en trafiquant de drogue ou en motard.

Aujourd’hui à la retraite, l’ancien infiltrateur s’est tourné vers l’écriture. Après le best-seller Métier : Infiltrateur, Alex Caine a publié, mardi, le livre Fat Mexican – L’ascension sanglante des Bandidos. Récits fascinants d’une vie difficile à imaginer, ces deux ouvrages auront permis à l’homme de l’ombre de sortir de sa tanière.

Métro s’est entretenu avec Alex Caine à la veille de son passage dans la métropole.

Comment êtes-vous devenu infiltrateur?
J’ai commencé mon travail d’infiltrateur par hasard, en 1978. À l’époque, un de mes compagnons d’arts martiaux, qui était aussi membre d’une organisation chinoise criminelle qui importait de l’héroïne au Canada, m’avait approché pour faire partie de leur groupe. Moi, je voulais être straight, alors j’ai refusé. Mais lui et ses amis ont continué d’essayer de m’embarquer. Après un an, quand j’ai de nouveau refusé leur offre, ils m’ont dit que j’en savais déjà trop et que j’avais le choix d’embarquer avec eux, ou de me faire tuer. J’en ai parlé à ma femme qui m’a dit que si je voulais être droit, je devais appeler la police, ce que j’ai fait. Trois semaines plus tard, les policiers m’ont rappelé en me disant qu’ils étaient incapables d’infiltrer le groupe, qui était tissé trop serré. Ils m’ont demandé si je voulais les aider. J’ai d’abord refusé, mais j’ai fini par accepter. On a ramassé pour 14 M$ d’héroïne. Quand je suis revenu chez moi, je pensais que c’était fini, mais j’ai commencé à recevoir plusieurs appels.

Vous avez passé trois ans à vivre avec les Bandidos, aviez-vous un intérêt particulier pour les gangs de motards criminalisés?
Avant l’opération d’infiltration des Bandidos, je devais partir pour Bangkok. J’avais trois mois à attendre, le temps que tous les papiers nécessaires pour entrer au pays soient remplis et approuvés. Pendant ce temps, la Drug Enforcement Administration (DEA) des États-Unis m’a appelé pour me demander d’infiltrer les Bandidos, qui étaient présents à la frontière de la Colombie-Britannique. Je leur ai dit que je devais partir bientôt et que je ne connaissais rien aux motards ou aux motos. J’ai finalement accepté de les aider pendant 30 jours, le temps d’identifier qui faisait partie du gang et de comprendre comment l’argent et la drogue traversaient la frontière entre les États-Unis et le Canada. Je suis finalement resté trois ans avec les Bandidos. Ç’a été une bonne décision en bout de ligne parce que le gars qui m’a remplacé pour aller à Bangkok s’est fait tué en arrivant.

Comment avez-vous réussi à percer le cercle des Bandidos?
Puisque je ne connaissais rien aux motos, je me suis présenté comme un contrebandier. Je suis devenu très ami avec le président du chapitre des Bandidos que j’infiltrais, George Wegers, et j’ai rapidement obtenu mes patchs. Les membres du groupe m’ont même nommé officier et photographe officiel. J’avais donc accès à tous les livres comptables du groupe et j’avais des photos de tous les membres. On en a su des affaires!

Les Bandidos ne vous ont jamais suspecté d’être un infiltrateur?
J’ai eu des problèmes avec l’adjoint de George Wegers, Pete Price. Au départ, il m’aimait bien, mais à un certain moment, il a fait un rêve et dans ce rêve, j’étais là pour détruire le club. Après ça, il s’est mis à me haïr, assez pour me tuer. La situation était devenue si grave que les autres membres du club nous ont demandé d’aller régler nos problèmes seuls. On s’est rendu dans un endroit désert pour se battre. Puisque les motards d’un même club n’ont pas le droit d’utiliser d’armes lorsqu’ils se battent entre eux, on a mis de côté nos fusils, nos couteaux, tout. À l’époque, je pesais 130 lb et je mesurais 5 pieds 5 pouces. Price, lui, pesait 300 lb et mesurait 6 pieds 4 pouces. Il m’a dit, avant qu’on commence à se battre : «tu sais que je pourrais te tuer?». J’ai répondu que je savais, mais que je n’avais pas le choix. Il m’a alors lancé : «je me suis peut-être trompé sur ton cas» et on est allé prendre une bière. En fait, lui a pris une bière, moi j’ai pris un Coke. Je n’ai jamais bu de ma vie.

Vous n’aviez décidément pas la tête de l’emploi. Cela vous a-t-il nui?
Pas du tout. Le fait que j’étais petit, que je ne connaissais rien aux motos, que je ne savais même pas en faire, que je ne buvais pas et que je ne prenais pas de drogue m’a protégé. Les motards se disaient que les policiers ne seraient pas assez bêtes pour envoyer un infiltrateur aussi peu crédible!

Dans votre livre, vous dites avoir ressenti une charge émotive lorsque vous avez obtenu vos couleurs des Bandidos. Était-ce facile de vous perdre dans votre personnage?
Cette fois, je suis passé près de me perdre dans mon personnage. Dans ma vie, j’ai toujours fait mon chemin seul. Je n’ai pas eu une famille normale, chaleureuse. À six ans, j’étais dans un orphelinat. À 11 ans, je suis parti de chez moi. J’ai toujours vécu pour survivre. Quand je suis arrivé dans les Bandidos, je n’avais pas beaucoup d’expérience. Je suis entré à fond dans mon rôle et je n’ai pas vu le danger sur la plan psychologique. En plus, l’agence policière qui m’engageait voyait que je faisais des progrès incroyables et ne voulait pas risquer de dire quelque chose qui aurait pu me faire changer d’idée. Je me suis donc fait embarquer. Je suis devenu ce que je prétendais être. Je me rappelle d’un voyage en moto. J’avais perdu une vis sur ma moto et de l’huile brûlante me coulait sur la jambe. Le soir, on s’est arrêté et je me suis dit que je m’en occuperais le lendemain. Mais un gars a travaillé toute la nuit pour réparer ma moto. Comment est-ce que je pouvais haïr un gars comme ça? Quand je prenais un peu de recul, je réalisais que ce gars était aussi un membre des Nomads et qu’il avait tué 12 personnes. Mais c’était parfois difficile de faire la différence entre le confrère et le criminel.

Y a-t-il eu des moments, pendant vos trois années passées avec les Bandidos, où vous avez eu peur?
Le mot peur est un drôle de mot. Il y a eu plusieurs moments au cours desquels j’ai été très préoccupé, mais dans de tels moments, on met la peur de côté. L’important, c’est de survivre. À San Diego, j’ai été impliqué dans une fusillade, en plein désert, entre les Hells Angels et les Bandidos. Ça, c’était assez épeurant. Je me rappelle aussi d’avoir eu à aller chercher une commande de 20 ou 30 kilos de cocaïne au Mexique. En arrivant, des Mexicains ont essayé de me voler. À un moment, un gars a sorti son fusil et l’a mis sur ma tempe. Heureusement, j’avais laissé le camion en marche, j’ai donc reculé avant que le coup de feu ne parte. La balle a fait exploser le pare-brise et m’a rendu partiellement sourd de l’oreille gauche. Ça aussi, ç’a été épeurant, mais sur le coup, on n’a pas le temps d’avoir peur, c’est en y repensant qu’on se rend compte que c’était risqué.

Avez-vous déjà voulu quitter le métier d’infiltrateur et retrouver une vie normale?

Quand j’étais jeune, le métier d’infiltrateur était un job assez excitant. Je suis allé partout dans le monde et j’avais l’impression de faire une différence. Ça m’est arrivé de vouloir lâcher, mais ça me passait rapidement. Je me disais que je voulais une vie normale, mais qu’est-ce que c’est une vie normale? Je suis allé en Afghanistan, à une époque où on n’en entendait jamais parler, pour combattre les Seigneurs de guerre. C’est difficile de comparer ça avec un travail de bureau. Arrêter, c’est vraiment la chose la plus difficile, c’est d’ailleurs pour ça qu’il y a tant de suicide chez les policiers. Parce qu’une vie normale, c’est ennuyant.

Après avoir passé 30 ans à personnifier des dizaines de gens, êtes-vous encore capable de vous définir en tant que personne?
Déjà après 10 ou 15 ans, tu oublies qui tu étais au départ. Tu deviens une partie de tous ceux que tu as été. Je ne pense pas que je sois redevenu qui j’étais au départ, de toute façon, je ne me rappelle pas vraiment qui j’étais, et ce dont je me rappelle ne me plaît pas beaucoup. Je suis plutôt devenu une mosaïque. J’ai gardé les traits de caractère que j’aimais de chaque personne que j’ai été.

Qu’avez-vous trouvé le plus difficile de votre vie d’infiltrateur?

Toutes les vies que j’ai eu sont liées à une mort. Quand un dossier était fini, je devais disparaître. Mon identité était détruite, mon appartement était vidé pendant la nuit, c’est comme si j’étais mort. Quand tu fais ça une dizaine de fois, ta tête devient une sorte de cimetière où tous les gens que tu as été sont réunis.

Pourquoi avez-vous décidé d’écrire votre histoire?
Quand j’étais infiltrateur, je ne pouvais rien dire à personne, pas même à ma femme. Il y avait tellement de gens autour de moi qui n’ont jamais su qui j’étais. Plusieurs me voyaient comme un criminel. J’avais toujours de belles voitures, beaucoup d’argent. Je passais les voir pendant une semaine et je repartais sans rien dire. À défaut de savoir ce que je faisais dans la vie, ils supposaient que j’étais un gangster. Après la sortie de mon premier livre, les gens ont compris. Ç'a aussi aidé mes deux enfants. J’ai enfin pu leur expliquer pourquoi je n’étais jamais là. C’était une façon d’expliquer ma vie. Je ne demande pas d’excuse, j’ai vécu ma vie comme j’ai pu, mais je sentais que je leur devais des explications. C’était aussi une occasion de m’expliquer à moi-même ma vie.


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