Né en Allemagne en 1926, Edgar Hilsenrath a survécu au ghetto durant la guerre. Toute son œuvre s'inspire de cette expérience sur un mode burlesque, tragi-comique.
Longtemps refusé par les éditeurs allemands, Edgar Hilsenrath est d’abord publié aux États-Unis, où ses premiers livres deviennent des best-sellers. Fuck America s'inspire des conditions de vie de l'auteur à son arrivée aux Etats-Unis dans les années cinquante. Celles d'un immigré crève la faim, déraciné et exilé dans un pays où tout se monnaie: l'amour, le sexe, la littérature… "Un pays que je ne comprends pas et qui ne me comprend pas ".
Rencontre avec l'auteur à l'occasion de la publication de Fuck America, Edgar Hilsenrath.
Quelle est la genèse de Fuck America?
J'ai passé huit ans à New York dans des conditions très difficiles. J'étais très solitaire, très pauvre. Je vivais à la marge de la société. Je n'avais quasiment pas de relation avec les américains, pas plus avec les femmes… car les rapports étaient très chers (rire). Tout était tellement superficiel. Ce livre est une satire sur mes expériences. J'ai transposé ma vision à la fiction.
Quelle part de vous y avez-vous mis ? Qu'est ce qui relève de l'autobiographie ?
Il y a une moitié autobiographique. La vie en Amérique, l'expérience du ghetto, les rapports avec les femmes, la vénalité. Je vivais de petits boulots au jour le jour et j'écrivais la nuit dans des cafés juifs. Le personnage, Jacob Bronsky, vit lui aussi, d'un jour à l'autre. Il écrit son livre "Le branleur" pour essayer de remplir le trou de mémoire qu'il a. Le black out de sa vie au ghetto.
Le lecteur attend lui aussi ce récit, mais le narrateur ne le livre pas. Est-ce qu'il y a là quelque chose qui n'est pas partageable ?
On n'apprend rien effectivement du roman que le narrateur est en train d'écrire: "Le branleur" est une référence à mon premier roman, "Die Nacht" (La nuit). Cette blague vient d'autres immigrés juifs rencontrés à New York dans les cafés dans lesquels j'écrivais et qui m'avaient dit: si tu veux faire un "best -seller" appelle le "le branleur". Comme "Fuck América", les seuls mots d'anglais que mon père connaissait en découvrant la statue de la Liberté. J'avais moi aussi besoin de remplir ce trou de mémoire dans mon crâne. Il n'y a qu'en écrivant que c'est revenu.
Vous faites dire à votre narrateur : "Il y a eu deux Jacob Bronsky. (…) Le premier Jacob Bronsky, mort avec les six millions, et l'autre Jacob Bronsky, celui qui a survécu aux six millions".
Oui, il y a deux figures. L'immigré et celui qui est mort. Celui qui est mort ne parle pas.
Il ne peut pas ?
Il ne parle pas, il ne peut pas… Il est mort. Comme le livre de Bronsky, il est avec les mémoires du souvenir du ghetto.
Vos livres ont été traduits tardivement dans votre pays d'origine - l'Allemagne – pourquoi ?
Il était très mal vu que j'utilise la forme burlesque pour parler de la Shoah. Mais, c'est cette forme qui s'est imposée à moi. J'arrive mieux à faire comprendre ce dont je parle de façon distanciée ou exagérée. Pour des raisons politiques, la figure du juif à l'époque en Allemagne ne pouvait être perçue que comme une pure victime. Dans "Die Nacht", je parle de la vie dans le ghetto, de la misère, des relations qui comme toutes relations humaines sont imparfaites. On ne voit pas les bourreaux, seulement la misère et comment chacun fait pour survivre. D'un point de vue politique, ça ne passait pas.
Est-ce que la reconnaissance, le succès critique, le "confort" ont modifié votre écriture ?
Plus le besoin et la nécessité étaient forts, plus j'écrivais. En ce moment, je fais une grande pause, mais je vais m'y remettre. J'ai une histoire en tête. Je vais décrire la seconde guerre mondiale du point de vue de deux enfants. J'ai besoin d'être habité par une histoire. Quand je m'y mets, ça va très vite. J'ai écrit "Fuck América" en six semaines, cinq après mon retour à Berlin.
Depuis toutes ces années, votre vison des Etats-Unis a-t-elle évolué ?
Entre temps, tout a beaucoup changé. Aujourd'hui les allemands aussi se sont américanisés. Je suis désormais plus conciliant avec les américains. Et puis maintenant, je suis marié. Je me suis marié la première fois à 70 ans, la deuxième, il y a cinq semaines…
Fuck America, Edgar Hilsenrath, Ed. Attila. Traduction de Jörg Stickan. 296 p. À paraître au Canada




